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Sonia Jebali en grève de la faim : un pan de l’histoire sociale tunisienne en train de sombrer

par Pierre Souchon, 26 juin 2019
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cc Wael Ghabara. — Siège central de l’Union générale tunisienne du travail, place Mohamed Ali Al Hammi, Tunis.
Au téléphone, la voix est faible.

— « L’UGTT (1) peut trouver une solution. »

On tend l’oreille.

—  « Mohamed Ali Boughdiri, le secrétaire général du secteur privé. »

La lassitude de la voix de Mme Sonia Jebali vient d’augmenter. Au huitième jour de sa grève de la faim pour demander son intégration dans la fonction publique tunisienne, on ne fait pas répéter plusieurs phrases inaudibles. Fatiguée par l’effort, presque fantomatique, la voix salue.

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Sonia Jebali par Daniel Souchon en septembre 2013.

On se souvient d’une anecdote que Mme Jebali nous racontait en riant en janvier dernier, à Tunis : « C’était au printemps 2012. Je cherchais le directeur général dans l’atelier. Quand je l’ai aperçu, j’ai levé la main pour lui faire signe. Tout l’atelier a cessé de travailler. Toutes les ouvrières ! Le directeur est devenu livide, il s’est mis à hurler : “Comment on en est arrivés là ? On ne peut plus gérer cet atelier, c’est inacceptable ! C’est une maison de fous, ici !” ». Au lendemain de la Révolution, elle fonde et devient la secrétaire générale du syndicat UGTT de Latelec. Cette filiale tunisienne de Latécoère, fournisseur d’Airbus, Dassault Aviation et Boeing, employait alors quelque 800 ouvrières dans la banlieue de la capitale.

« Une maison de fous », vraiment : encadrement des heures supplémentaires, quinze jours de congés payés, augmentation substantielle du taux horaire… Les conquêtes sociales se multiplient. Le charisme de Mme Jebali est si puissant, son sens de l’organisation si développé, qu’elle et ses camarades arrachent un changement de classification professionnelle : du jamais-vu, dans l’industrie tunisienne. L’exemple venu de ces femmes syndicalistes — 30% d’augmentation de salaire — menace d’être contagieux. La « maison de fous » réplique par une manœuvre tout aussi inédite : Latécoère relocalise temporairement l’activité du site de Fouchana en France, afin de briser le syndicat tunisien. L’effectif chute alors de moitié, et Mme Jebali est licenciée en mars 2013.

Portée par la Révolution

Lire aussi Hèla Yousfi, « Ce syndicat qui incarne l’opposition tunisienne », Le Monde diplomatique, novembre 2012.

Ces lignes sèches, informatives, ne laissent pas filtrer les bruits des éclats de rire et les fureurs des cris, les danses improvisées au coin de la rue, les poings brandis lors des meetings, les communiqués rédigés en pleine nuit, les centimes conquis pièce par pièce pour un coup de téléphone, les cafés partagés, les chansons psalmodiées — l’histoire des luttes paraît bien aride, abrupte comme un Maitron ou une mémoire militante fatiguée. Fatiguée, Mme Jebali l’était, en janvier dernier, à Tunis. Autour d’elle, son frère, peinant à trouver du travail dans les usines locales. Sa mère, travailleuse de tous les instants, dont le sourire tente de faire oublier combien sa fille souffre, et combien elle souffre pour sa fille. Son père, ancien syndicaliste UGTT, qui fut licencié il y a plusieurs décennies, ne retrouva jamais de travail, et tenta toujours d’empêcher sa fille de résister. Leur maison enfin, à tous, dont chaque pierre, chaque carreau de mosaïque, chaque canalisation, furent bâtis avec l’argent du travail de l’aînée, qui cessa tôt ses études pour que ses cadets en fassent.

Au fond, à l’époque où ses heures passées à la chaîne pourvoyaient aux besoins de sa famille, Mme Jebali était « misérable et seule », au sens où l’entendait Simone Weil  (2) : comme une ouvrière dénuée d’espoir. Puis vint le 14 janvier 2011. Vint la chute du dictateur détesté, vinrent les soulèvements arabes, celui de l’usine de Mme Jebali : son syndicat fut fondé le 18 mars 2011. La citation de Simone Weil put alors prendre tout son sens : « C’est quelque-chose, quand on est misérable et seul, que d’avoir pour soi l’Histoire. » Portée par la Révolution tunisienne, Mme Jebali en porta haut les couleurs. Si la mémoire des luttes était moins trempée dans l’encre des tracts, et si parfois ces luttes étaient victorieuses, sans doute le saurions-nous.

Mémoire capitaliste implacable

Victorieuses… Tout le monde. Toutes les belles âmes, des plus militantes aux plus fatalistes, tout le monde dissuada Mme Jebali d’engager le combat pour sa réintégration après son licenciement de mars 2013. Elle le fit pourtant, en compagnie de Mme Monia Dridi, alors secrétaire générale adjointe du syndicat. Contre l’avis de l’UGTT, contre l’avis de leurs familles, elles se lancèrent dans une tournée de conférences-débats en France, allant interpeller Latécoère devant ses grilles toulousaines, et récoltant des soutiens depuis l’usine Dassault d’Argenteuil jusqu’aux filiales brésiliennes du groupe. Sur dix élues, six furent réintégrées. Mme Jebali engagea alors une grève de la faim de vingt-sept jours, en juillet 2014 : les deux syndicalistes restantes retrouvèrent leur travail. Latécoère resta inflexible concernant les « deux meneuses du syndicat » : elles perçurent des indemnités d’un montant historique en Tunisie. Historique, cette bataille le fut aussi par sa dimension internationale, que ces syndicalistes bâtirent avec leur seul acharnement.

Lire aussi Akram Belkaïd, « Tunisie, le pays mal aidé », Le Monde diplomatique, août 2018.

Si la mémoire des luttes est parcellaire, celle des capitalistes est implacable. Une fois sa santé retrouvée, dès septembre 2014, Mme Jebali chercha du travail. On ne finirait pas de lister tous les employeurs qu’elle visita, du nord au sud du pays : il n’y avait de la place nulle part pour « Mme Jebali », pas plus que pour « Mme Dridi ». Les plus conciliants des directeurs des ressources humaines s’excusaient, comptant sur leur compréhension : « On ne peut pas embaucher des syndicalistes connues comme vous… » Très vite, il est apparu que les employeurs s’étaient donnés le mot — en anglais : « blacklist. » Mme Jebali tenta de regrouper les victimes de cette discrimination syndicale : exiger l’embauche dans la fonction publique des ex-syndiqués, victimes de la vindicte capitaliste, pouvait être une lutte à mener. Peine perdue : les intéressés se font petits, en attendant des jours meilleurs…

« L’UGTT peut l’embaucher n’importe où »

C’est que Mme Jebali est de nouveau « misérable et seule ». Au moment où la Tunisie doit signer avec l’Union européenne (UE) un Accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca) — une logique économique qui a déjà par le passé détruit son usine et son engagement —, la priorité gouvernementale n’est pas exactement donnée aux syndicalistes pourchassés. Ceux-ci sont victimes à la fois du reflux de la vague révolutionnaire, et de la place du pays dans la division internationale du travail qui fait de la Tunisie un havre pour investisseurs étrangers — main d’œuvre diplômée et coûts salariaux dérisoires… Des opposants aussi peu enragés que M. Youssef Chahed, premier ministre tunisien, expriment tout haut leurs craintes : « Aucun accord ne sera signé avec l’UE aux dépens de notre pays  (3). » Ces déclarations martiales n’empêchent pas le chef du gouvernement de recevoir régulièrement Mme Christine Lagarde. Conspuée dans les — nombreuses — manifestations, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) y est accusée d’être la dirigeante économique de fait du pays. Elle est aussi une de ses meilleures analystes politiques : « Pourquoi il y a cette frustration ?, demandait-elle récemment. Parce qu’il y a un certain nombre de réformes qui ont commencé à être engagées, mais pour l’instant, les gens n’en voient pas encore les résultats (4). »

Pendant les cinq dernières années, il est vrai que l’amour immodéré de Mme Lagarde pour le peuple tunisien n’a guère permis à Mme Jebali de voir de « résultats ». « Pour l’instant », elle fait une grève de la faim. « Pour l’instant », elle répond encore au téléphone. Atteinte d’une grave maladie auto-immune que la sécurité sociale tunisienne ne prend pas en charge, son téléphone risque rapidement de sonner dans le vide. Les mêmes suffisances syndicales et militantes qui l’accablaient de leur mépris voilà quelques années la traitent désormais par l’ignorance. Car l’UGTT a reçu entretemps le prix Nobel de la paix, pour avoir animé « le dialogue national en Tunisie ». C’est important, un prix Nobel. Il faut aller le chercher à Oslo, c’est beau, c’est très gros, et gênant à transporter pour aller visiter une syndicaliste d’exception revendiquant le droit de travailler. Le sens du « dialogue » semble par ailleurs plus aiguisé en Norvège en 2015 que dans la Tunisie de 2019 — une question de latitude, sans doute : M. Mohamed Ali Boughdiri, secrétaire général du secteur privé de la centrale, a été « déçu » par notre demande d’interview, qu’il a assimilée à des… « menaces ». Pourtant, quelques heures auparavant, M. Mohamed Trabelsi, ministre des affaires sociales et lui-même ancien syndicaliste, nous avait assuré que si le gouvernement tunisien ne pouvait rien pour Mme Jebali, en revanche, « l’UGTT a la possibilité de l’embaucher n’importe où. Ce syndicat est un empire, ils ont énormément de possibilités, il suffit qu’ils le décident ». Pendant ce temps, Mme Jebali organise sa mort, fait ses dernières recommandations professionnelles à ses sœurs, et explique à sa mère comment recevoir le soutien du gouvernement à la famille endeuillée.

À l’assaut du ciel

Lire aussi Thierry Brésillon, « Une Tunisie contre l’autre », Le Monde diplomatique, novembre 2018.

Car voilà longtemps, très longtemps, qu’il aurait « suffi » aux syndicats de décider. À ceux de Latécoère, par exemple, qui rivalisèrent d’imagination pour entraver la lutte de leurs camarades tunisiennes. Nous avions assisté aux rencontres des syndicalistes des deux rives (5) : Mmes Jebali et Dridi n’avaient de cesse, face aux réticences de leurs homologues français, de les mettre en garde contre une logique libre-échangiste dont ils se croyaient préservés. C’était trois ans avant le rachat de Latécoère par des investisseurs américains, qui licencièrent rapidement 200 ouvriers… Confrontée pendant des années au même manque de perspectives, aux tâches domestiques écrasantes, Mme Dridi a préféré de son côté fuir la Tunisie pour tenter sa chance en Italie. On pense ici à d’autres syndicalistes, nombreux, soutiens de des premiers instants de la lutte des Latelec. Massivement implantés dans leurs entreprises, organisés, déterminés, ils ont pour une bonne part d’entre eux quitté les rangs militants, fatigués de devoir lutter contre leurs propres instances dirigeantes.

Parmi les fables médiatiques qui fleurirent suite à la chute de la dictature de M. Zine El-Abidine Ben Ali, celle des « printemps arabes » occupa une place de choix. Les quotidiens et hebdomadaires ébaubis qui titraient de la sorte en mars 2011, aux côtés de photos illustrant la « Révolution du jasmin », se dépêchèrent quelques mois plus tard d’assombrir leurs unes à grands renforts d’« hivers islamistes ». Ces mêmes médias, parfois palpitant d’audace, consacrent des pages — culturelles — élogieuses à Louise Michel, figure majeure de la Commune de Paris. On aimerait dire aux syndicalistes nobelisés, aux militants consacrés, et aux journalistes adeptes des insurrections que Louise Michel n’existe pas seulement dans les livres d’histoire. Qu’elle agonise en ce moment dans les locaux de la Ligue tunisienne des droits de l’homme. Et que celles de 1871 savaient ce qu’elles devaient à 1848 : ce « printemps des peuples » européen avait débouché sur un long hiver de réaction. Celui-ci n’avait pas réussi à tuer l’espérance : deux décennies plus tard, les prolétaires parisiens montaient à l’assaut du ciel. C’est celui-ci, et aucun autre, que Mme Jebali convoite.

Pierre Souchon

(1Union générale tunisienne du travail.

(2Simone Weil, « Méditations sur l’obéissance et la liberté », dans Œuvres complètes, tome II, Écrits historiques et politiques, Gallimard, Paris, 1991.

(3Mosaïque FM, 12 mai 2019.

(4Capital, 31 janvier 2018.

(5Lire, sur ce blog, « Solidarité syndicale sans frontières : le cas de Latécoère », 8 novembre 2013.

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