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Lettre de Londres

Coronarchy in the UK

Lundi 23 mars, au 10 Downing Street, on s’est finalement rangé à l’idée d’un confinement plus sévère des habitants pour lutter contre la propagation du coronavirus. Jusque-là, la réaction du gouvernement britannique avait été lente et confuse, laissant la population dans l’incertitude quant à la conduite à suivre.

par Lucie Elven, 23 mars 2020
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Le 24 janvier, la prestigieuse revue scientifique The Lancet publie une étude qui montre que 32 % des premiers patients ayant contracté « une pneumonie de cause inconnue » à Wuhan ont dû passer en soins intensifs et que 14,6 % d’entre eux sont décédés. Le 31 janvier, les deux premiers cas de Covid-19 du Royaume-Uni sont confirmés : il s’agit de deux touristes séjournant dans un hôtel de York. Le premier décès est constaté le 6 mars. Au cours du mois écoulé entre ces deux dates, on apprend qu’un homme d’affaire contaminé a suivi un cours de yoga sur la côte sud, et que dans le quartier londonien de Lewisham, une femme présentant les symptômes s’est rendue à l’hôpital en réservant un taxi Uber. Et pourtant, la vie normale continue presque sans changement. Sortant d’une visite à un hôpital où l’on soigne des patients atteints du Covid-19, le premier ministre Boris Johnson déclare aux reporters : « Vous serez heureux d’apprendre que j’ai serré la main à tout le monde, et que je continue à serrer les mains. »

Lire aussi Théo Bourgeron, « Immunité collective, la tentation de l’inéluctable », Le Monde diplomatique, avril 2020.

Le 11 mars, cinq jours après le premier décès, le ministre des finances conservateur, Rishi Sunak, annonce une loi de finance baptisée « coronabudget ». Il promet un ensemble de prêts et de réductions d’impôts pour les entreprises, la suppression du plancher du système de prestations sociales (Universal Credit), et des fonds illimités à un National Health Service (NHS) privé de ressources de façon chronique pendant une décennie d’austérité imposée par les gouvernements conservateurs successifs. Ces mesures semblent généreuses aux médias. Aux directives concernant l’utilisation des prêts, diffusées sur Internet à l’intention des chefs d’entreprise, succède immédiatement un appel aux entreprises à « aider à la production de respirateurs pour le NHS ». Rassurant.

Les conservateurs recrutent une équipe de psychologues comportementalistes pour encourager la population à se laver régulièrement les mains, éviter de se toucher le visage, et remplacer les embrassades et poignées de main par des coups de coudes et petits coups de pieds (footshakes). Ces consignes visent aussi certainement à préparer la population à des mesures plus restrictives ; et à soigner l’image politique du gouvernement en ce temps de crise. Le risque de « lassitude » est grand, selon les comportementalistes, si l’on impose un confinement trop précoce. La Grande-Bretagne devient alors une anomalie dans le paysage international : les écoles restent ouvertes. On commence à parler « d’immunité collective », et à attendre le « moment propice » avant même de demander aux citoyens de garder leurs distances ou de se confiner. Les événements publics de masse continuent — les courses hippiques du Cheltenham Festival, etc. — tandis qu’une partie de la population se rue dans les supermarchés pour faire provision. Difficile de ne pas voir dans cette frénésie d’achat un manque de confiance de la population en son principal dirigeant. M. Johnson se cache derrière les deux conseillers scientifiques officiels du gouvernement qui l’encadrent lors de ses conférences de presse ; comme si ses décisions étaient politiquement neutres. Dans cette confusion, un gouffre s’ouvre entre ceux qui ont les moyens de se mettre volontairement en retrait de la société et ceux dont l’emploi ne le permet pas.

Le ministre de la santé lance un nouvel appel à fournir des respirateurs. Le lendemain, le père du premier ministre annonce son intention de continuer à fréquenter les pubs

La position du gouvernement change brutalement le 16 mars. Le premier ministre conseille alors à la population « d’éviter » les pubs, les théâtres, et tous les déplacements non-essentiels. Cette demi-mesure empêche les entreprises affectées d’avoir recours à leur assurance. « Les scientifiques ont changé d’avis », déclare simplement Laura Kuenssberg, cheffe du service politique de la BBC, faisant allusion à une étude publiée par l’Imperial College de Londres qui avertit qu’un demi-million de personnes pourraient succomber si la Grande Bretagne ne revoit pas sa stratégie d’endiguement de la maladie. Le ministre de la santé lance sur Twitter un nouvel appel à fournir des respirateurs. Le lendemain, dans un entretien accordé à une émission matinale du week-end, le père du premier ministre, Stanley Johnson, annonce son intention de continuer à fréquenter les pubs, pratiquant donc le fameux « Keep calm and carry on » (Restons calme et continuons), contre tout avis scientifique.

Dans les jours qui suivent ce revirement gouvernemental, les annonces politiques se succèdent au goutte à goutte : moratoire de trois mois pour les remboursements de prêts immobiliers (mortgage), suppression des trois jours de carence en cas de maladie, fermeture des écoles à partir du 20 mars. On ne peut cependant complètement refouler quelques pensées inquiétantes, tant les aides sociales sont insuffisantes et le NHS exsangue — la privatisation introduite par Tony Blair a fait son effet. Le parti travailliste et We Own It, un groupe de pression antiprivatisation, suggèrent de réquisitionner des lits dans les cliniques privées en cas de pénurie. À l’hôpital le plus proche de chez moi, à Lewisham, où un cas de coronavirus a été détecté, le personnel de nettoyage et de restauration s’est mis en grève. Il proteste contre la société internationale ISS, qui a récemment décroché ce marché et brutalement réduit les salaires, mettant les employés dans l’impossibilité de se loger, se nourrir, et se rendre sur leur lieu de travail malgré leur rôle-clé dans les circonstances.

Selon les plans dressés par le ministre des finances dans le cadre de la lutte contre le coronavirus, les prêts de l’État consentis aux entreprises n’étaient soumis à aucune condition de protection des emplois. Le 20 mars dernier, le gouvernement précisait enfin les dispositifs de garantie des salaires au sein des entreprises : l’État paiera 80 % du salaire des employés mis en disponibilité à hauteur de 2 500 livres, à condition que les entreprises ne les licencient pas. Peu de soutien cependant pour les cinq millions de gens qui travaillent à leur compte et ceux qui ont un « contrat zéro heure » : l’Universal Credit, un système de prestations sociales notoirement dysfonctionnel et difficile d’accès, — dont le montant est porté au niveau de l’indemnité de maladie, à savoir 94,25 livres par semaine. La couverture sociale existante ne pourra pas répondre aux besoins, et il n’était pas besoin d’attendre un virus mortel pour le démontrer. L’avenir semble également bien sombre pour les 200 000 personnes employées dans les secteurs des loisirs et de l’hôtellerie qui ont perdu leur emploi depuis la mi-février.

Lire aussi Gwenaëlle Lenoir, «  Sur les pas de George Orwell, dans l’Angleterre de l’austérité », Le Monde diplomatique, janvier 2019.

Dans ses nouvelles directives, le gouvernement « dit » (plutôt qu’il ne conseille) aux pubs, clubs et restaurants de fermer leurs portes. Cependant, en l’absence de confinement généralisé et de conseils précis concernant la distance de sécurité à observer, la population a continué à se rassembler dans les parcs et les marchés de plein air ce week-end.

Dans sa réaction au Covid-19, il est évident que le gouvernement a jusqu’à présent privilégié les propriétaires de logement par rapport aux locataires. En l’absence de perspective de soutien, il est peu probable que les 4,5 millions de locataires britanniques se confinent s’ils ne peuvent télétravailler. Bien que les expulsions soient suspendues pendant trois mois, le gouvernement « souhaite » qu’à la fin de cette période, « les propriétaires et les locataires cherchent à établir ensemble un plan de remboursement réaliste ». Ce qui revient à nier toute responsabilité de protéger ceux qui pourraient se trouver dans l’impossibilité de compenser par la suite leur manque à gagner pendant le confinement. Au moment où les propriétaires profitent du moratoire de leur propre mortgage (emprunt immobilier) et où certains de leurs locataires sont pris dans un dilemme impossible, l’étymologie de ce mot (mortuum vadium ou gage mort) n’est pas sans receler une certaine ironie.

Lucie Elven

Lucie Elven travaille pour l’édition anglaise du Monde diplomatique. Traduction : Marie Elven.

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